Archives d’Auteur: Victoria Welby

Singulier pluriel, pluriel singulier, et un brin d’amertume

Par défaut

Chère Nora,

Après un long hiatus (la vie, tu sais…), me revoici ici, pour poursuivre notre sympathique et stimulante conversation.

Tu me demandes: «le désir est-il singulier, comme le plaisir est pluriel»?

Dans un monde idéal, je te répondrais que tout devrait être et singulier et pluriel. Sinon, le monde serait triste à mourir.

Mais on parle de cul, de sexe, de corps, de relations amoureuses, humaines. On parle d’une réalité trop souvent taboue, frappée d’interdits, confinée par la pudibonderie et la pruderie et ô combien d’autres impensés sociaux et culturels? (Tu connais cette nouvelle de Borges dans laquelle il représente le sexe comme une secte secrète et fermée? Parlant, ce texte…)

Mes dernières rencontres charnelles m’ont laissée amère. Si je pouvais vivre à temps plein dans l’univers de Victoria Welby, ma vie — particulièrement sexuelle! — serait tellement plus simple. Seulement voilà, je ne suis pas la scénariste du monde dans lequel je vis. Mon impression? Tabous, interdits, patriarcat, pudibonderie et pruderie font que le sexe, le désir, le plaisir, le cul s’énoncent, se vivent dans un cadre prédéterminé, commun, cliché, un cadre qui fait fi de la singularité des personnes impliquées et la pluralité du désir et du plaisir (on peut-tu, câlisse, lâcher les organes génitaux pendant un quart de huitième de seconde pour se rendre compte que le corps entier est un organe de plaisir, sacrament?).

Je rêve d’une tabula rasa. D’une rencontre charnelle pour laquelle l’autre et moi laisserions toutes nos idées, nos attentes, notre expérience, nos peurs, nos craintes, nos clichés, nos présupposés de côté. Une rencontre charnelle avec un point de départ bien simple: avoir l’envie d’explorer le désir et le plaisir ensemble, avec candeur, enthousiasme, curiosité, ouverture. Il manque de Pinpon dans ce monde, bordel…

Ma question pour toi: la perception qu’ont les autres de toi change-t-elle quand on sait que tu es Nora Gaspard?

Tu me manques beaucoup, la belle, et j’espère qu’on aura bientôt l’occasion de fouler le même sol!

Au plaisir!

VW

Le sexe féministe comme solution culturelle (un exercice de théorie sauvage)

Par défaut

«Ma question pour toi : le sexe est-il la solution ?»

Chère Nora,

Parce que ta question m’a laissée perplexe, je me permets de faire dans la théorie sauvage (sur le modèle de la psychanalyse et de la citation sauvages) à partir d’un article de Wikipédia sur la mémétique, article auquel on a apposé deux avertissements (article «sujet à caution» et qui ne s’appuie pas assez sur des sources secondaires ou tertiaires). En fait, ma brutalité ira jusqu’à n’utiliser qu’une seule phrase de cet article: «Une solution culturelle est une réponse, souvent partielle, aux contraintes actuelles d’une situation.»

Je me permets aussi de réduire l’extension du concept «sexe» pour n’inclure que ses représentations, multiples et variées, dans les pratiques artistiques, culturelles et théoriques de féministes prosexualité.

Et là, ma réponse à ta question est sans équivoque: oui, le sexe est la solution.

La sexualité des femmes est le lieu de nombreuses contraintes — sociales, culturelles, politiques, biologiques ou supposément biologiques, légales, etc. — plus ou moins explicites. Et extrêmement rarement justifiées ou justifiables.

Pour dépasser ces contraintes «actuelles», une solution culturelle toute simple consiste à représenter la sexualité des femmes hors de ces contraintes. Il n’est probablement pas possible de penser notre désir et notre plaisir, nos corps, nos sexualités hors de toutes ces contraintes. Nous sommes des êtres de culture, de société. Mais les cultures et les sociétés changent. Parce que l’art. Parce que la culture. Parce que les idées. Alors investissons, avec nos désirs, nos plaisirs, nos idées, nos mots, nos images, nos histoires, nos corps, nos représentations, nos imperfections même! toutes les tribunes possibles pour dire haut et fort ce que nous sommes, ce que nous pouvons être, ce que nous voulons, ce que nous désirons. Représentons notre sexe beaucoup et souvent, pour que ça devienne monnaie courante.

Je dis tout ça avec un brin d’amertume, pourtant. Parce que je n’écris pratiquement plus d’histoires de cul. J’ai l’impression d’avoir fait le tour de mon projet. Qu’il est temps pour moi de passer à autre chose.

Ma question, pour la suite de notre échange: crois-tu être un jour lassée de la littérature érotique?

Au plaisir!

V

Grammaire de l’orgasme

Par défaut

«Je me demande parfois si l’on peut rendre avec des mots l’intensité du plaisir sans trahir les sens, si l’intellect a sa place quand il est question de sensations. Doit-on respecter la grammaire quand on parle d’orgasme?» (Le sexe politique)

Chère Nora,

La sémiologue intello cérébrale amoureuse des mots et de la langue répond instinctivement «oui!!!!!!!». Une fois l’instinct un brin calmé, je réponds «non!!!!!».

J’ai été charmée, allumée, séduite par des mots délicieux, par des phrases bien roulées, par des histoires racontées avec brio. Dans la vie, dans les livres et dans le Web. Ceux des autres. Et aussi les miens. C’est en partie pourquoi Victoria W existe: je ne trouvais pas assez de récits érotiques et pornographiques que j’appréciais. Je sais que tu écris aussi pour cette raison. Et nous sommes choyées que d’autres trouvent aussi dans nos mots à prendre leur pied, charnellement ou intellectuellement (institutionnellement? ;^).

Dans le livre d’une sexologue québécoise connue, j’ai lu que tel terme, pour parler du sexe féminin, ne devait pas être utilisé parce qu’il n’est pas beau, ne sonne pas bien. J’ai tiqué, bien sûr. Et si moi, je le trouve beau, ce terme? si, moi, il m’allume, ce terme? qui est-elle pour venir me dire ce qui est beau et bien? et puis c’est quoi le beau et le bien quand il est question de cul?

Dans le livre de féministes prosexualité états-uniennes, j’ai lu que le sexe ne devrait pas être considéré comme pervers, qu’on a tout avantage à se débarrasser des tabous et idées reçues si on souhaite une vie sexuelle satisfaisante. Donc, le sexe n’est pas pervers. À moins, précisent les auteures, que de considérer le sexe comme pervers ne soit un turn on, alors, le sexe est très, très, très pervers!

Je préfère bien entendu la seconde école de pensée. Je ne lis plus la sexologue québécoise alors que je fréquente encore les textes des féministes prosexualité états-uniennes avec beaucoup de bonheur.

La rectitude linguistique est une forme de violence, de contrôle social, de censure. On revient au sexe qui est politique. Même dans les mots, dans la langue, le langage. Peut ainsi être rejeté tout discours sur la base non pas de son contenu — qui peut être très pertinent et intéressant! —, mais de sa forme.

Si on doit parler de sexe, on doit le faire avec les mots et la grammaire qui nous convient, et qui convient à celles et ceux avec qui on discute et baise. Si on doit écrire le sexe sous une forme littéraire, la grammaire devient, à mes yeux, importante. En admettant toutefois la licence poétique. Comment dire, énoncer, réinventer le monde, le plaisir, le désir, les orgasmes, les rencontres charnelles, si on reste prises et pris dans une langue figée et normée?

De mon point de vue, intellect et sensations ne s’excluent pas. Mon intellect est un organe sensoriel de première classe! Mais je peux aussi imaginer un esprit moins cérébral que le mien pour qui l’intellect doit être évacué ou mis en sourdine pour jouir pleinement de ses sensations.

Je ne sais si je suis capable de rendre avec mes mots l’intensité du plaisir sans trahir les sens, mais j’ai vachement de plaisir à essayer!

Ma question pour toi: porno ou érotisme?

Écrire le sexe

Par défaut

Écrire le sexe est-il nécessairement indécent? Oui et non.

Si on définit «indécent» comme ce «[q]ui choque la réserve socialement requise en matière sexuelle; contraire à la décence. ➙ déshonnête, immodeste, impudique, impur, obscène.» (Le petit Robert), eh bien, oui, écrire le sexe est nécessairement indécent. Après, il faut remettre en question «la réserve socialement requise en matière sexuelle», que je soupçonne très fortement d’être entaché de patriarcat (mais ça, c’est une autre discussion. Je dirai tout de même déjà qu’il est plus indécent pour une femme d’écrire le sexe que pour un homme. Et ça, c’est terriblement indécent.).

Si on définit «indécent» comme «[q]ui est contraire à l’honnêteté, aux bienséances. ➙ déplacé, inconvenant, malséant.» ou «[q]ui choque par sa démesure. ➙ insolent.» (Le petit Robert), eh bien, non, écrire le sexe n’est pas indécent. Voire, c’est plutôt le contraire. Nous sommes plusieurs (quelques milliards???) à nous adonner au sexe régulièrement, il est très hypocrite (même dangereux, mais ça aussi c’est une autre discussion) de ne pas vouloir en parler, le discuter, le représenter, l’enseigner, etc.

Je crois que plusieurs (beaucoup trop!) personnes écrivent le sexe de manière indécente. Parce que les clichés — patriarcaux et sexistes ou pas — parce que les idées reçues, parce que les tabous, parce que la violence imposée, parce que les jeux de pouvoir non consentis, parce que les jugements, parce que la censure, parce que le manque de connaissances, d’éducation, d’ouverture.

Je crois qu’écrire le sexe décemment est un acte révolutionnaire. Et nécessaire. Parce que le sexe, les câlins, les bisous, les orgasmes, les rencontres, le désir, le plaisir sont des choses précieuses que nous devrions cultiver parce qu’elles sont belles et bonnes.

Ma question pour toi: le sexe est-il politique?

Premier envoi

Par défaut

Chère Nora,

Depuis que nous nous sommes rencontrées, jeudi dernier, et que nous nous sommes découvert toutes ces affinités, j’en envie de discuter littérature du désir avec toi. Je te propose donc un espace, ici, et un format somme tout assez libre: nous publions à tour de rôle, en terminant notre billet avec une question pour l’autre, qui doit y répondre dans le billet suivant et qui peut ensuite aborder le sujet qu’elle souhaite, tout en terminant de nouveau avec une question pour l’autre.

Alors, preneuse?